Vous êtes ici : Accueil > Université > Présentation > Histoire

Du neuf chez Maurice Hauriou

        Ce petit aperçu de mémoire veut toucher un lieu bien particulier et identifié de UT Capitole : la salle Maurice Hauriou, c’est à dire la salle du conseil de la vieille faculté de droit.[1]
Un dossier qui n’en laissait rien paraitre, classé dans une forte liasse « Fonds ancien-Bâtiments 1947-1967 » a fourni la matière à cet exercice un peu distrayant. [2]
Il faut dire aussi que la salle du conseil est loin d’être la seule concernée par les documents copieux, brouillons, notes et notices contenus dans le dossier « Travaux divers effectués en 1963-1965-1966 et 1967 (salle du conseil) ».
Les stores Stopic-l’anti-moustique breveté SGDG en tergal véritable, indispensable au confort des habitants dit la notice réclame ; [3] l’achat d’un incinérateur pour brûler feuilles mortes et branchages ; le ravalement de la façade de l’Ecole de notariat ; la déformation suspecte de la citerne de gasoil placée dans la cour de la faculté, sont parmi les préoccupations du moment et trouvent toute leur place dans ce fonds d’archives. C’est dire que l’horizon matériel du moment est assez éloigné des grands problèmes de société posés à la France des Trente Glorieuses.[4]
Signe de la modernité la plus avancée du moment, la sonorisation des amphithéâtres est aussi à l’ordre du jour dans ce dossier. Les micros deviennent ainsi un outil indispensable de la transmission du savoir universitaire : le bel organe de jadis n’est plus nécessaire, du moins n’est-il plus indispensable.[5]
 La fabrication de plaques de signalisation ou d’identification en plexiglas-legs onéreux et très daté de la modernité des années 1960- pour les divers locaux n’est pas moins le comble du progrès.
Cette volonté décidée de marquer le territoire de la faculté à travers la commande de plusieurs dizaines de cartels permet incidemment de relever que le portrait de l’un des maîtres de la faculté, le professeur Jean Brissaud, a disparu.[6]
La plaque de plexiglas à lui destinée atteste de la présence du portrait lors de la commande des identifiants en 1965-1966.  

Et pour la salle du Conseil ?   

Conservatoire évident de l’entre soi, on s’y réunissait jusqu’au transfert (à l’exil ?) vers l’Arsenal pour les exercices obligés de la vie universitaire.
Sur les murs, les figures un peu sévères des maîtres d’un passé somme toute récent à l’époque accompagnaient les délibérations, les discussions, les votes et aussi les silences, sans doute aucun. Cet apparat installé depuis le début du siècle dernier dans ses grandes lignes allait connaître pendant les Trente glorieuses une petite campagne de toilettage et « d’améliorations à apporter », pour reprendre l’expression utilisée alors par Jean Dauvillier, assesseur du doyen Gabriel Marty et grand ordonnateur de ces retouches. [7]
L’apparat originel avait été installé par le doyen Antonin Deloume (1836-1911), personnage fort notable de la vie intellectuelle et académique du Toulouse de la Belle époque et le doyen qui a précédé de 1900 à 1906 Maurice Hauriou. [8] Antonin Deloume avait voulu pour la faculté une galerie de portraits des maîtres, galerie amorcée dans les dernières années du XIXe siècle. C’est lui aussi qui à plusieurs reprises avait pris la plume pour retracer la vie lointaine de cette Maison, comme en 1905 pour le centenaire de la réinstallation des études de droit en France, et à Toulouse en particulier. L’Histoire sommaire de la Faculté, parue chez Privat en 1905, est de cette veine. [9]
C’est lui enfin dont le nom décorait la salle des thèses de la vieille faculté de droit, hommage à lui rendu après sa mort.
Plus d’un demi-siècle plus tard, de 1965 à 1967 va donc s’échelonner un éventail de retouches, de compléments dont on peut voir les effets conservés aujourd’hui, au moins dans la salle Maurice Hauriou.[10] La passion de l’exactitude et celle du patrimoine universitaire, autant que le soin du détail-vrai-qui animaient Jean Dauvillier vont se donner libre cours.
Cet effort a lieu à un moment qui n’est pas indifférent. En effet, les bruits et rumeurs de transfert de la faculté sont alors de plus en plus insistants. On abandonnerait peut-être le site historique situé au bout de la rue des Lois-la bien nommée- et à l’angle de l’ancienne rue de l’Université, pour d’autres horizons dans un premier temps mal identifiés. [11]
En effet aussi, les effectifs ne cessent de croître, poussant des murs qui ne sont bien sûr pas extensibles. A partir de 1963, les cohortes d’étudiants de la faculté de droit croissent de 15% chaque année, cela jusque vers 1980 : on passe de 1 377 inscrits, à plus de 14 000 dans ce laps de temps.[12] 

Le menuisier, le peintre et le graveur

Cette trinité artisanale va être réunie dans la salle Maurice Hauriou par le professeur Dauvillier le 28 décembre 1965, précisément à 15H comme indiqué par la convocation faite par le doyen Marty. Alors « Monsieur Dauvillier a indiqué à chacun ce qu’il attendait de lui ».[13]
        Du menuisier, Monsieur Portet ? La restauration des cadres des portraits des doyen Hauriou et Dufour ; la confection de cadres pour plusieurs portraits photographiques.
        Du peintre Monsieur Lahille ? Du travail de réfection léger à faire sur « 8 tableaux à 15, 00F l’un ». Du travail plus lourd sur treize autres portraits à 60F pièce, cela avec les meilleures fournitures dont « 5 feuillets or à 20 Francs l’un. »
Bref, le temps faisant son œuvre il faut rajouter l’indication de la date du décès (Bressolles ; Ginoulhiac ; Molinier) ; rectifier des dates (Antonin Deloume ; Malpel ; Merignhac) ; marquer le terme des fonctions décanales ; homogénéiser les présentations en plaçant les signes idoines entre les dates de fonction ; parfois « mettre en peinture dorée et ajouter les dates » (Despiau).[14]
        Du graveur Monsieur Alos ?
Il faut régler le sort à faire au buste du professeur Mestre.[15]
Le support, la nature du socle seront choisis avec soin. Mais en quelle matière ? Une palette de propositions est mise sous les yeux des décideurs : « échantillons de marbre foncé, trop funèbres » écrit une main sur la note. La plaque de bronze prévue à l’origine pour identifier le Maître ne satisfait pas le donneur d’ordre. « Il faudra décoller la plaque et graver de l’autre côté. Le mal n’est donc pas irréparable ».
Ce qui sera fait en définitive, après la présentation de plusieurs maquettes d’inscription et l’adoption de l’une d’entre elles.
Les affaires sont rondement menées par chacun des artisans. Dès le début de 1966 les travaux de petite menuiserie et les raccords de peinture sont terminés.
Les choses ne seront parfaites que lorsque la dernière pièce sera livrée, mais une pièce de première grandeur celle-là.
Une plaque commémorative de marbre blanc est ainsi commandée à la Grande marbrerie Bonnal.[16] On doit y lire en lettres d’or le nom des doyens de la faculté et la durée de leur décanat, depuis la réorganisation en 1805 de l’Ecole de droit, donc le retour juridique et pratique de la faculté dans ses murs, ceux qui aujourd’hui sont ceux de la « Vieille Fac ».
La marbrerie s’acquitte de la commande de la faculté, non sans s’être assurée de recevoir une liste dactylographiée et corrigée de tous les noms et dates, le tout supervisé par le professeur Dauvillier.[17]
Bref, « le marbrier laisse entendre que la plaque des doyens sera terminée vers le 15 mai [1967]. »
La plaque est là en 2019, sous les yeux des visiteurs de ce lieu de mémoire.
Gabriel Marty est le dernier de la liste.
Il est le le passeur entre la faculté, « la Vieille Fac » des habitués de jadis, et l’université des nouvelles donnes.

Philippe Delvit
Professeur des Université
Chargé de mission Archives
philippe.delvit@ut-capitole.fr



[1] La salle Maurice Hauriou, un lieu de mémoire à l’Université, quatre-pages édité à l’occasion des Journées internationales des 1, 2 et 3 juin 2005 organisées par la Société d’Histoire du droit, CTHDIP-Mission Archives UT1.
[2] Archives UT1, 1P5.
[3] Le tergal est sous les Trente glorieuses le signe de la modernité vestimentaire. On dit à l’époque « Tergal Boussac », du nom d’un patron emblématique du textile, Marcel Boussac (1889-1980) naufragé plus tard dans les années 1970 après une réussite extraordinaire jusqu’au début des années 1960.
[4] Nous savons que le livre au titre devenu quasi proverbial n’est sorti qu’en 1979 sous la plume de Jean Fourastié (1907-1990), chez Fayard. En fait Les Trente glorieuses ou la révolution invisible de 1946 à 1975.
[5] Le bel organe était jadis la capacité à capter l’attention du public, dans un monde sans sonorisation. « Jaurès avait un très bel organe ».
[6] Jean Brissaud (1854-1904). Romaniste, privatiste, à Toulouse depuis 1885, de nombreuses publications sorties de sa plume sont répertoriées dans la base Archipel UT Capitole. Le portrait faisait alors partie d’une série accrochée dans le couloir menant aux amphis de la Faculté. Cette disparition n’est pas la seule qui soit intervenue.
[7] Jean Dauvillier (1908-1983). Historien du droit, en poste à la Faculté de droit de Toulouse de 1940 à sa retraite. Auteur savant et prolifique dans toutes les facettes de sa matière, et pour ce qui nous intéresse directement ici, « Origine et histoire des costumes universitaires français », dans Annales de la Faculté de droit de Toulouse, tome VI, fascicule 2, 1958.
[8] Son portrait et une brève biographie dans Toiles, gravures, fusain et sanguine, Presses de l’Université Toulouse 1-Mission Archives, 2006, p. 38.
[9] Quelques années plus tôt et en 1900, le même avait publié, aussi chez Privat, éditeur toulousain à l’époque « Libraire de l’Université » : Aperçu historique sur la Faculté de droit de l’Université de Toulouse maîtres et escoliers de l’an 1228 à 1900.
[10] Car l’ancienne salle des thèses Antonin Deloume a été totalement abandonnée, banalisée pour employer le terme administratif. Sa mémoire est comme gommée aujourd’hui. Dommage. Allez lire sur le site de la Mission Archives « La vieille salle des Thèses de la Faculté de droit ».
[11] Cette rue a pris après la Seconde guerre mondiale le nom de rue Albert Lautman (1908-1944), fusillé par les Nazis. Honneur à lui. Depuis 2016, une nouvelle rue de l’Université a trouvé sa place près de l’Université Jean Jaurès (ex-Mirail)
[12] Consulter l’ensemble de ces chiffres sur le site de la Mission Archives UT Capitole-« Les effectifs de l’Université ».
[13] Les trois entreprises sont toulousaines, et bien sûr contactées directement par le secrétaire général de la Faculté de droit, Monsieur Soléra.
[14] En tout 21 portraits sont concernés, dont 18 en salle du Conseil, et le reste en salle des Thèses, celle du moment.
[15] Voir Toiles…, p. 51 pour les éléments relatifs à la carrière et au buste du professeur Mestre, œuvre de la sculptrice toulousaine Jacqueline Bez et legs à la Faculté du professeur Mestre.
[16] Entreprise toulousaine elle aussi (disparue aujourd’hui), qui propose plusieurs échantillons de pierre : il convient que la plaque puisse supporter l’acide utilisé lors de la gravure des lettres.
[17] En fait un jeune assistant du professeur Dauvillier, Jean-Marie Augustin, avait été chargé justement de collationner l’ensemble de ces éléments (témoignage du professeur André Cabanis, juillet 2016). Né en 1941, le professeur Augustin fera une belle carrière d’historien du droit. Il est professeur émérite de l’Université de Poitiers.