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Histoire de la manufacture : Le petit jardin

l'affaire du palmier

C'était un petit jardin............

En 1945, le jardin d'honneur de la Manufacture avait de quoi surprendre. Imaginez le plus gigantesque fouillis qui se puisse rêver.

Nulle règle ne présidait à l'enchevêtrement des espèces multiples ; conifères, aulnes, sureaux, lauriers, bambous, mêlant leurs tiges dressées en hallebardes aux branches fleuries des lilas, pelouses envahissant les allées dont le tracé se perdait dans une invasion proliférante de rejets vigoureux. Un saule pleureur, romantique, caressait de ses extrémités délicates la surface glauque d'un bassin moussu où quelques poissons rouges dépérissaient d'ennui. Dans un angle, voulant évoquer sans doute quelques folies du XVIIIe , un chalet en bois, aux lattes délavées croulait sous l'assaut continu d'un lierre envahissant. Seuls, merles et moineaux le hantaient. Poulailler pendant les heures sombres de l'occupation, ces derniers hôtes domestiques n'avaient pas survécu aux agapes d'une glorieuse libération. Un vieux banc, sous le saule, invitait au repos, à la rêverie.

Jean-Jacques Rousseau, s'il l'eut connu, eut aimé ce jardin, défi de la nature jeté à la face de l'industrie humaine. Depuis quand existait-il dans cet état ? Quel architecte en avait-il conçu le plan ? De mémoire d'ancien, on l'avait toujours connu tel ; nul ne taillait ni n'ordonnait et depuis des lustres, les seules forces vives de la nature en avaient réglé, au gré des vents, des pluies et des saisons, l'aspect sauvage et primitif.

Dans ce désordre des espèces et des formes dont la complexité assurait l'harmonie : un intrus. Par quel caprice était-il là ? Insolite et superbe en sa robe velue, recouvrant ces épaules de palmes desséchées et dressant au soleil son toupet vert : un palmier, un vrai, pas un petit palmier à l'image du baobab en pot de Tartarin. Un palmier droit, haut, s'efforçant par-dessus les toits à hisser ces palmes jusqu'aux effluves africaines dont le vent d'autan est chargé. Pauvre palmier ! Que de paroles, que de polémique, que de fièvre devait-il soulever !

Car en 1950, un nouveau directeur vint. A homme nouveau, temps nouveaux !

L'heure industrielle a sonné. En deux temps, trois mouvements l'oasis a disparu. Adieu, sapins, lilas, troènes, saules et poulailler. L'ère du romantisme a vécu. Le bassin, récuré, blanchi, renouvelé en eau, devint le centre d'un jardin à la française sans embûches ni secrets.

Des allées rectilignes, des massifs floraux, quelques arbres taillés courts, une haie de thuyas. Le classicisme l'emporte. Tout est nouveau, presque tout. Hélas, le palmier reste ! Que n'a-t-il disparu lui aussi, emporter en quelques heures par la folie d'alignement ! Car seul vestige d'un passé défunt, il s'avère un problème. En fait, le grand problème : Tombera ? Tombera pas ?

Les paris sont ouverts, la foule se passionne, les syndicats sont consultés. Suivant l'âge, le sexe ou l'appartenance, on est pour ou contre. Le soleil se mêle du tout et les idées s'échauffent. Des clans se forment et s'affrontent. Palmiéristes et anti-palmiéristes. Les conservateurs en font le symbole d'évasions romanesques vers des cieux toujours bleus. Les modernes vouent au bûcher cet hérétique.

La presse s'empare de l'affaire et l'illustre. Tout s'oublie dans la passion. La fabrique des allumettes glisse vers Tonneins. Peu importe ! Nous ne fabriquons plus que du gris. Quelle importance ! Tombera , Tombera pas ? Les mois passent, l'affaire demeure. Il est toujours là. On appelle sur lui, qui la protection, qui la malédiction divine. Mais le ciel reste sourd. Un lundi matin, il n'est plus là. Mirage, hallucination collective ? L'émotion se calme, les passions s'éteignent. Aucune trace, ni palme, ni tronc, ni racines ! A-t-il jamais existé ?

Le mystère en subsiste encore, mais allez donc dénouer celui d'un crime sans cadavre. A partir d'aujourd'hui, le jardin d'honneur restera propre, net, entretenu, impersonnel et vide.


"Les poissons, ces témoins muets

Savent, bien sûr, toute l'histoire ;

L'ont-ils dite à l'oiseau fluet

Qui dans leur clair bassin vient boire ?"

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