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"La recherche économique face aux défis de la précarité" : paroles de Christian Hellwig, professeur à TSE
• Votre parcours vous a mené de la London School of Economics à TSE. Pourquoi ce choix ?
Après mon doctorat à la London School of Economics (LSE), j’ai enseigné pendant huit ans à la University of California at Los Angeles (UCLA), dans un environnement académique stimulant. Mais en 2010, Toulouse s’est imposée comme une alternative européenne idéale : un pôle de recherche en économie difficile à égaler, alliant excellence scientifique et dynamisme intellectuel, avec un cadre de vie familiale très agréable.
• Vous étiez plutôt spécialisé en macroéconomie théorique au début de votre carrière. Pourquoi ce virage vers des travaux appliqués sur la pauvreté et les politiques publiques ?
Je suis avant tout théoricien, formé en macroéconomie et finance. Mais j’ai toujours été attiré par les liens entre modèles dynamiques (épargne, investissements) et risques individuels (chômage, maladie). Une question m’a obsédé : faut-il choisir entre croissance et redistribution ? Après un cours sur ces sujets il y a cinq ans, j’ai élaboré des hypothèses qui ont abouti à une publication sur la fiscalité du travail et du capital. Puis, avec des doctorants, nous avons comparé empiriquement les inégalités de richesse et de consommation. On s’est rendu compte qu’en économie, on avait étudié les riches bien plus que les pauvres. Pourtant, la précarité influence profondément le bien-être social et les choix individuels (éducation, emploi). Dans un monde sans risque de détresse matérielle, les gens seraient plus libres de faire ce qui les passionne. On aurait plus d’artistes, par exemple.
• Votre projet ERC repose sur des données inédites. Comment les avez-vous obtenues ?
Tout a commencé avec l’un de nos anciens doctorants, Alexandre Gaillard, qui nous a parlé des Restos du Cœur. Leurs données, digitalisées depuis 2017, couvrent 400 000 ménages par an, soit plus de 5 millions d’individus sur l’ensemble des 8 années d’observation. C’est une base exceptionnelle, sans équivalent en Europe. Ces données incluent revenus, dépenses (surtout logement), et permettent de suivre les dynamiques de pauvreté à l’échelle nationale. Nous sommes en train de les croiser avec celles de la CAF pour analyser les entrées et sorties du système d’aide.
• Quelles sont les découvertes les plus marquantes de cette étude ?
Tout d’abord, les enfants sont surreprésentés : les 0-9 ans représentent deux fois plus que leur part dans la population générale. Cela pose la question des conséquences à long terme pour ces enfants. Ensuite, les épisodes de pauvreté sont courts mais fréquents : 90% des ménages ne restent pas plus de 3 ans inscrits aux Restos du Cœur, mais 8% de la population française (5 millions de personnes) y a eu recours sur 8 ans. La pauvreté extrême est un risque partagé, pas marginal.
On observe aussi une sensibilité accrue aux chocs économiques : une hausse de 10% des loyers ou du chômage entraîne une augmentation proportionnelle des demandes d’aide. Les pauvres sont 5 à 10 fois plus exposés aux cycles économiques que la moyenne.
Enfin, on note des différences géographiques marquées : les flux d’entrée sont extrêmement réactifs aux conditions économiques locales. Par exemple, une hausse des loyers à Toulouse se traduit par une augmentation immédiate des demandes aux Restos du Cœur et du sans-abrisme.
On observe aussi une sensibilité accrue aux chocs économiques : une hausse de 10% des loyers ou du chômage entraîne une augmentation proportionnelle des demandes d’aide. Les pauvres sont 5 à 10 fois plus exposés aux cycles économiques que la moyenne.
Enfin, on note des différences géographiques marquées : les flux d’entrée sont extrêmement réactifs aux conditions économiques locales. Par exemple, une hausse des loyers à Toulouse se traduit par une augmentation immédiate des demandes aux Restos du Cœur et du sans-abrisme.
• Ce projet a-t-il une dimension internationale ?
Absolument. Nous comparons déjà nos résultats avec des données similaires aux États-Unis et en Angleterre. Les mécanismes sont comparables, même si chaque pays a ses spécificités. Par exemple, aux États-Unis, les inégalités sont plus marquées, mais les réponses politiques diffèrent. Une question fondamentale est de savoir si ces politiques doivent être pensées à un niveau national ou local.
• Vous venez de diffuser un premier papier sur l’extrême pauvreté. Quel impact sociétal attendez-vous ?
On nous a confié 2 millions d’euros sur 5 ans. Imaginez ce que cette somme représenterait pour les Restos du Cœur. Cela nous rappelle l’importance de l’impact sociétal de nos travaux, qui peuvent inspirer des politiques publiques plus ciblées, en comprenant mieux les besoins des populations précaires. Les premiers résultats, désormais publics, révèlent des réalités méconnues qui pourraient éclairer les décisions des institutions et des associations.
• Vous encadrez de nombreux doctorants. Qu’est-ce qui vous motive dans cette mission ?
Ça fait partie du travail d’un chercheur, et c’est une des parties les plus plaisantes. Travailler avec des doctorants, c’est un échange constant. J’apprends autant d’eux qu’ils apprennent de moi. Leurs talents et leurs approches méthodologiques m’ont d’ailleurs poussé à diversifier mes propres recherches. Sans Alexandre Gaillard qui nous a mis sur la piste des données des Restos du Cœur, on n’y serait pas. C’est aussi une façon de rester proche de la frontière méthodologique et d’explorer des sujets nouveaux.
• Vous avez été directeur scientifique de TSE pendant 5 ans. Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?
C’était un poste administratif, un service à l’institution. Il s’agissait de coordonner des activités de prospection, d’évaluation et de stratégie scientifique. Mon mandat a coïncidé avec la pandémie et une transformation institutionnelle. Tout d’un coup, on a dû négocier de nouvelles problématiques, comme maintenir une vie intellectuelle à distance ou repenser l’autonomie de TSE. Dans ce contexte, on se questionne sur l’identité actuelle et future de TSE : « Veut-on être la LSE sur Garonne ou le MIT sur Garonne ? » Ces réflexions ont été intellectuellement très stimulantes.